L’univers des sons, le Jazz.

Parler un peu de musique, parler du jazz, des hommes qui l’ont joué.

En profiter pour vous montrer mes toiles et vous parler des musiciens qui m’ont inspiré.

John Coltrane :

La carrière de John Coltrane s’articule autour de trois grandes périodes, qui elles-mêmes peuvent correspondre plus ou moins efficacement à une description globale du style de l’artiste et de son évolution musicale. En somme, ces trois périodes sont : la période « Prestige » qui va des années 55 aux années 57 et 58, entre temps John travaille avec Monk et Miles. Ensuite, il entame dans les années 60 une autre grande période personnelle avec la période « Atlantic » et nous verrons combien cette période est riche et féconde. La dernière période est celle où John enregistre pour « Impulse », où son jeu est « stellaire », comme dans « Insterstellaire Space ».

What’s New ?

Tiré de l’album « Ballads », John est entouré de son quartet régulier avec Mc Coy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la contre basse et Elvin Jones à la batterie.

Dans cet album quelque peu surprenant où John a rassemblé quelques unes de ses ballades préférées, c’est un homme apaisé et serein que nous découvrons, malgré la charge émotionnelle qui pèse toujours sur lui ; on l’entend ici en pleine maturité, ainsi que les trois autres membres du quartet.

Mc Coy Tyner ouvre sur un style ancien et abrégé de piano-bar du Mississipi ; quand John s’introduit, il ralentit le rythme et le fait tourner comme s’il agissait sur la gravité ; comme un centre, solaire, John vient se placer parmi les musiciens qui gravitent autour de lui ; du reste, c’est une certaine gravité qui ressort de l’ensemble, par contraste avec l’introduction de Mc Coy Tyner.

Elvin produit des pulsations, comme autant de charges électromagnétiques qui agissent sur tous les membres du groupe.

Cet album fait aussi un pendant avec celui enregistré en compagnie du crooner Johnny Hartman à la même époque.

« What’s New » a été enregistré par Helen Merrill accompagnée du trompettiste Clifford Brown à Los Angeles en 1954-55. Les harmonies de la voix et celles produites par les instruments s’engendrent mutuellement dans l’oreille des musiciens.

« Too Young to Go Steady » est tiré aussi de cet album « Ballads » publié en 1962.

Crescent

Est une composition de John Coltrane, ici reprise et interprétée par sa femme, Alice, disparue l’année dernière. Elle joue avec ses deux fils Ravi et Oran, Charlie Haden et Jack DeJohnette.

Cette composition apparaît pour la première fois dans l’album du même nom que John publie pour « Impulse » en 1964. On y retrouve la tranquillité apparente d’un artiste où les forces contradictoires s’affrontent. Ce calme maîtrisé, comme le souffle, peut cependant basculer à tout moment car sous lui tourbillonnent les forces nucléaires qui soutiennent l’univers. Le soleil nous restitue la matière, sous la forme de planètes ou de météorites. La nature met en ordre ces briques parfois réfractaires et accomplit les êtres dans le calme apparent.

John Coltrane Quartet

Par les deux blues suivants, on inaugure la période « Atlantic ».

« Mr.Syms » et « Mr Knight» sont tirés de son album « Play The Blues ». Période charnière pour John comme nous allons le découvrir en écoutant plusieurs compositions importantes. Chacun des musiciens devant trouver un langage propre, une expression unique et ceci en un temps très rapide, puisque John ne quitte pratiquement plus les studios d’enregistrement, où les morceaux sont enregistrés par dizaines. Le groupe tourne, sans filet, il exécute des sauts périlleux dans tous les domaines de la musique, celui du blues, celui des standards, celui du be-bop, entièrement préparé de longue date par la période « Prestige », nous abordons avec John et son groupe sur « Atlantic » d’autres rivages, un cri, un paysage inspiré délibérément des côtes africaines où résonnent la voix de ses ancêtres.

Dans « Mr.Syms » ou « Exotica », John nous offre une version magistrale en ouvrant son registre au saxophone soprano, instrument qu’il découvre ces années là.

J.C au soprano

« Greensleaves »

est une composition traditionnelle, où le big-band ainsi réuni et fortifié par John Coltrane donne la mesure de l’espace à la dimension humaine qu’il décrit tout au long des albums « Africa brass sessions » , en compagnie d’Eric Dolphy, le frère de cœur. Ce morceau, joué avec une grande retenue, montre bien que le groupe est soudé et exprime un seul et unique message. Ces sessions m’ont toujours donné l’impression que soudain ma mémoire empruntait à des images plusieurs fois millénaires ou des sons ou des odeurs pour s’accommoder du temps qui était devant mes yeux, déversé à l’envers.

Remonter à la source, c’était au moins remonter à Sumer. D’un seul coup quatre mille ans défilaient, c’était clair. Les dieux mésopotamiens refaisaient mystérieusement surface, avec leur fleuve de sang et de guerres, avec leur soif, leurs désirs, leurs plaisirs. John était là au milieu de cette lumière astrale comme un christ, un prophète, un bouddha, il déroulait le fil du temps relatif. Plus tard il enregistrera avec Alice Coltrane au piano, « Cosmic Music », « Infinity », « Om » où toutes les religions et les croyances sont réunies sous la voûte étoilée et les mouvements des astres.

« My Favorite Things »

"My Favorite Things"

Enregistré pour la première fois pour « Atlantic » au saxophone soprano « My Favorite Things », un standard, était comme tombée en désuétude dans les années 60, alors que de nombreuses chanteuses l’avaient chanté bien avant, mais sur une cadence bien plus lente.

John reprend ici ce thème et le démultiplie, comme il le fera dans le même album avec « Summertime » de Gershwin.

C’est une valse … elle nous entraîne à cette vitesse dans un déferlement inéluctable de notes. Elvin Jones témoigne dans une vidéo enregistrée en Allemagne, qu’ils auraient pu jouer ce thème pendant des heures sans jamais ressentir une quelconque répétition. John ne se souciait pas du temps qu’il jouait un morceau, tout se faisait par télépathie dans le groupe et rien n’était décidé à l’avance. En fait, il devait les envoûter de ses notes pour qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils jouaient depuis plus de deux heures et demie.

Eric Dolphy devait y trouver des dissonances à la flûte au Greenwich Village, et Coltrane de nous faire autour de ce thème, un déluge de notes, jusque dans ses ultimes enregistrements au Japon en 66.

Elvin Jones

Elvin

Elvin - huile sur toile

Equinox.

L’album « Coltrane’s Sound », toujours chez « Atlantic », est un disque charnière. Avec « The Night As A Thousand Eyes » ou « Liberia », Elvin nous branche immédiatement sur l’univers ternaire de ses rythmes, avec force, il nous propulse en avant dans une géométrie particulière du rythme.

Avec » Equinox » et « Central Park Ouest », les protagonistes ouvrent aux vocalises de la sensibilité astrale de John, plus proche des couleurs mordorées, ils nous parlent des étoiles, du rythme des saisons, de la course d’un « Satellite », on y ressent l’appel. A partir de 1961-62, Coltrane sait que sa musique est un appel, qu’il ouvre sur une mutation ou sur une cérémonie religieuse, en présence des divinités tutélaires ; la musique ouvre la voie de toutes les rencontres. Il enregistre aussi dans cette période « Olé ».

Naïma.

Toujours chez Atlantic, » Giant Steps », ce train bourré de Be-Bop, comme l’avait été « Blue Train » ne se termine pas sans une composition délicieuse, en forme de ballade, dédiée à sa première femme, son âme sœur Naïma. Infinie tendresse, présence, douceur et enveloppement des notes, un baume pour le cœur.

Pythecantropus Erectus

Changeons de cap radicalement et mettons l’œil à l’ouest, la Californie. Le monde musical de Charles Mingus, atypique, homme de formations puisqu’il joue la contrebasse, s’ouvre d’emblée sur un paysage panoramique ; lui aussi passé chez le Duke, il nous offre un jaillissement sauvage, une révolte, un bouillonnement comme de la lave.

Mingus nous introduit à la magie des anciens, aux forces chtoniennes, aux transformations tectoniques et alchimiques, au creuset dans la forge de Vulcain.

Aux portes du temple d’Eleusis, on entend la pythie qui nous fait une prédiction, en lisant l’oracle dans le vert des sécrétions biliaires… Et si notre sort à tous était lié, toutes espèces confondues, et que nos pensées où nos agissements se communiquaient même aux animaux, capables de les sentir à distance, comment ferions- nous pour ne pas nous lier du même coup à leur sort, à leurs pensées et eux au nôtre ?

Dans « Invisible Lady »

Charles Mingus nous raconte ces transformations qui s’opèrent dans l’invisible ; la partie de trombone incarnant des résonances mystiques sur l’éternel retour des choses et de ces subtiles transformations opérées au passage, dans l’autre monde, entre temps.

Je ne pouvais pas laisser complètement dans l’oubli notre très cher Lester Young, vu que je lui ai rendu un petit hommage sculptural, en marbre gris dit « Bardiglio » de Carrare.…

Hommage à Lester Young - Marbre de Carrare

« Theme for Lester Young », composition de Charles Mingus.

Ah, Lester ! Si un jour l’Univers finissait par devenir lesterien, alors je commencerais vraiment à croire en Dieu. D’ailleurs, la musique de Lester est comme un livre où on pourrait lire que c’est possible.

De nombreux saxophonistes suivirent cette route poussiéreuse, cette route enfumée, où ne se dégagent que des silhouettes, Zoot Zims, Al Cohn, Bill Perkins, Richie Kamuca ou Bill Trujillo, mais là je vous laisse en compagnie d’ Alain Gerber, tous les soirs à partir de 18 h sur France Musique.

« My Man’s Gone Now ».

S’il y a une résonance solaire chez John Coltrane, on pourrait dire que sa contre partie lunaire serait Bill Evans, musique de l’eau, des profondeurs de l’océan, où l’on se noie… Comme sur la pochette d’ »Undercurrent », nous sombrons avec lui dans les ténèbres de la nuit ; c’est la mèche qui brûle dans la lampe, gardienne des mystères non écrits. Scott Lafaro devait y laisser sa vie, et Bill de soutenir cette vision nocturne, comme dans le jade, enfouie dans la trame de la nature. Même si tout semble y prendre fin, dans le fond, je dirais que tout commence ici. Avec la basse de Scott La Faro, on revient subito à l’essentiel. Question ontologique, mais ô combien récurrente, on creuse le sujet comme les sages devaient le faire dans la caverne. Les ombres seules nous répondent, tissage de fils dans l’infini du temps, trame de secondes ou gouttes de cristal comme dans ce

» My Foolish Heart »

D’où mille facettes de quartz fumé, surgit la lumière décomposée du spectre tirant vers le brun – rouge. Ombres de fer ionisé, les notes de Bill Evans nous entraînent dans

« Jade Visions »,

Visions secrètes gravées dans la pierre la plus dure, encore chaude des frissons de la terre. Visions interdites qui s’interdisent à elle-même le pouvoir d’exister.

Et pourtant elle tourne.

« Ode To C.P. »

Eric Dolphy ou l’oiseau à la recherche du papillon.

C’est l’effet papillon, où un de ses soupirs peut modifier définitivement la face du monde.

« Angels »

La voix chaude et vibrante d’Albert Ayler donne force et courage, les anges sont avec nous, ils sont déjà là, cela ne fait aucun doute.

Albert Ayler - huile sur toile

Albert Ayler - Etude

« Feelin’Good »

Pour terminer temporairement cette playlist, j’ai choisi ce titre enregistré en février 1965 par le quartet régulier augmenté de Art Davis pour la seconde basse.

« Je ne peux rien expliquer, tout est dans la musique. Je ne sais pas ce que je cherche, quelque chose qui n’a jamais été joué. Je ne sais pas ce que c’est. Je pars d’un point et je vais le plus loin possible. La musique est un reflet de l’univers. » John Coltrane


Une réponse à “L’univers des sons, le Jazz.”

  • Danielle Lamouri:

    Franck ! ce fut un plaisir de te lire …c’est formidable de penser à nous ainsi !
    Continue à nous enchanter de notes auxquelles tu offres si bien ton âme…
    Les beautés du monde ont besoin d’être sans cesse exposées et admirées , nos coeurs en ont besoin pour s’illuminer et irradier de générosité .

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