Archive pour septembre 2010

De Gauguin Aux Nabis au Musée de Lodève.

Oh ! Voici une exposition que je n’oublierais pas, comme si notre tendre Paul – P Go -venait nous rendre une petite visite, histoire de nous rappeler les règles les plus abstraites, les plus élémentaires,  celles qui relèvent du rêve proprement dit, celles de la peinture, rejoignant en cela la musique et la sculpture, où l’inexprimable ne cesse de s’exprimer, en tumultes, en folie parfois. Qu’il est bon de voir de la peinture, c’est bien la source la plus rafraîchissante que je connaisse, les couleurs, la matière, la lumière, rien ne manque, pour notre plus grand plaisir, plaisir durables s’il en est, impressions qui restent en nous imprimées, comme je ne sais quel sorte de talisman, à la manière des bois gravés,  un remous initiatique, une idole polynésienne qui n’est autre qu’une fillette, des paysannes , je me perds encore dans les couloirs aux lumières atténuées.

On y sent la Bretagne, on y boit du Bordeaux aux Marquises avec un Gauguin rasta à la jambe cassée, on cherche où  les hommes se sont fourvoyés, au mépris de leur vie et ont souffert pour quelques couleurs dressées sur une toile tendue sur un châssis. Pour l’amour, toujours. Pour résoudre de nombreuses contradictions. Mais où en sommes nous ? Qui sommes nous ? et où allons nous ?

Je cherche dans mes rêves ce qu’ils ont bien pu vouloir nous confier en secret.

Je vais essayer de parler peinture par Paul Gauguin:

« Je vais essayer de parler peinture, non en homme de lettre, mais en peintre. Il sera beaucoup question de la critique, peut-être trop, mais ce sera à elle, au public de tenir compte de l’exagération d’un esprit turbulent.

L’art plastique demande trop de connaissances approfondies: il exige toute une existence d’artiste supérieur, surtout quand au lieu de se généraliser il se particularise, quand il devient individuel, ayant à tenir compte de la nature particulière de celui qui fait oeuvre, tenir compte aussi du milieu où il vit et de son éducation. Chez l’artiste il y a à regarder l’avenir, tandis que le critique soi-disant instruit n’est instruit que du passé. Et du passé, que retient-il en général sinon des noms au catalogue ?

Quelle que soit sa précocité intellectuelle, quelle que soit sa vigilance à parcourir les musées, il ne peut en si peu de temps arriver à approfondir les anciens, tandis que nous qui avons des dons spéciaux et pour qui c’est le but, pour qui ce sont des raisons de vivre, nous arrivons à peine à connaître les secrets des maîtres.

Le Giotto connaît-il la perspective ? La connaissant, pourquoi n’en fait-il pas usage ?

Nous nous demandons pourquoi l’Infante de Velasquez n’a-t-elle que des épaules factices et pourquoi la tête ne s’emmanche pas dessus. Et que cela fait bien; tandis qu’une tête de Bonnat s’emmanche sur de vraies épaules. Et que cela fait mal !

Velasquez cependant reste debout malgré que Carrolus-Duran le corrige.

Les arts plastiques ne se laissent pas deviner facilement; pour les faire parler il faut les interroger à toute heure en s’interrogeant soi-même. Arts complexes s’il en fut. Il y a de tout, de la littérature, de l’observation, du virtuose ( je ne dis pas de l’adresse), des dons de l’oeil, de la musique.

A notre époque, la critique est faite par des hommes de talent et instruits, consciencieusement, avec désintéressement, dévouement, avec conviction, avec émotion même. Mais cela n’est pas nouveau! D’autrefois, pour mémoire, citons-en deux: Taine, Saint-Victor.

Le premier a parlé de tout sauf de peinture ( lire essai de critique par Albert Aurier).

Le second, plus affirmatif, a parlé surtout des peintres. Marchal, le grand Marchal, disait-il. Pauvre peintre hissé sur un immense piédestal qui lui a donné le vertige et il s’est tué. Qui le connaît aujourd’hui ? Par contre Millet était traité de grossier, se complaisant dans le fumier et Saint-Victor l’enfouissait dans le cercueil.. Dieu merci, Millet en est ressorti: n’empêche qu’en 1872, Millet trouvait difficilement rue Laffite 50 francs de quelques dessins pour payer la sage-femme. Probablement les paroles sacrées de M. de Saint-Victor furent la cause de tout ce dénouement.

Ces quelques exemples ne donnent-ils pas lieu à réflexion, faisant supposer à toute époque l’erreur possible ?

Se souvient-on du banquet de Puvis de Chavannes ? Toutes les villes, les corporations, l’Etat étaient représentés et devaient parler. M. Brunetière, inscrit d’avance, représentait la critique d’art. Or tout le monde sait que M. Brunetière est un homme remarquable, érudit, écrivain, logicien etc., un homme qui est écouté par une société d’élite. Il parla:

« Monsieur Puvis – (parlant de Puvis le mot Monsieur était drôle) – Monsieur Puvis, j’ai à vous féliciter d’avoir fait de la grande peinture avec des couleurs atténuées, sans vous être laissé entraîner aux couleurs voyantes. » Ce fut tout mais assez. J’y étais et j’ai murmuré.

Le mot impressionnisme ne fut pas prononcé, mais il était entre les lignes: apercevez-vous le dogme de la peinture claire sans couleurs ? M. Brunetière n’aime pas les rubis et les émeraudes. Seules les perles! Je vois la perle mais aussi la coquille.

Peut-être M. Brunetière lira ceci. Il sourira, dédaigneux et dira: » Que M. Gauguin aille d’abord à l’école Normale et nous discuterons ensuite. » Aura-t-il raison?

Après le régime du sabre le régime de l’homme de lettres.

Je lis souvent: »Nul mieux que lui ne sut peindre le poison du champignon. Nul mieux que lui ne sut saisir au vol la grâce de la femme. Nul… »Comme on le voit toutes les places sont prises; il ne nous reste rien.

Le critique nous apprend à penser: reconnaissants, nous voudrions lui apprendre quelque chose. Impossible: il sait tout.

Savoir dessiner n’est pas dessiner bien. Examinons cette fameuse science du dessin; mais c’est une science que savent tous les prix de Rome, et même ceux qui ayant concouru sont sortis bons derniers; science que tous sans exception ont apprise en quelques années.

Un peintre qui n’a jamais su dessiner mais qui dessine bien, c’est Renoir. Chez Renoir rien n’est en place: ne cherchez pas la ligne, elle n’existe pas; comme par magie une jolie tache de couleur, une lumière caressante parlent suffisamment. Sur les joues comme sur une pêche, un léger duvet ondule, animé par la brise d’amour qui raconte aux oreilles sa musique. On voudrait mordre à la cerise qui exprime la bouche et, à travers le rire, perle la petite quenotte blanche et aiguisée. Prenez garde, elle mord cruellement; c’est une quenotte de femme. Divin Renoir qui ne sait pas dessiner.

Si on examine l’art de Pissarro dans son ensemble malgré ses fluctuations- Vautrin est toujours Vautrin malgré ses nombreuses incarnations – , on y trouve non seulement une excessive volonté artistique qui ne se dément jamais, mais encore un art essentiellement intuitif de belle race. Si loin que soit la meule de foin, là-bas sur le coteau, Pissarro sait se déranger, en faire le tour, l’examiner. Il a regardé tout le monde, dites-vous ! Pourquoi pas ? Tout le monde l’a regardé aussi mais le renie. Ce fut un de mes maîtres et je ne le renie pas.

(…)De lui, à une vitrine, un charmant éventail. Une simple barrière entrouverte sépare deux prés très verts ( vert Pissarro) et laisse passer un troupeau d’oies qui s’avancent l’oeil aux écoutes, se disent inquiètes: »Allons nous chez Seurat ou chez Millet ? » Finalement elles vont toutes chez Pissarro.

Monsieur le Critique, vous n’avez pas la prétention d’avoir découvert Cézanne. Aujourd’hui vous l’admirez. L’admirant (ce qui nécessite compréhension) vous dites: « Cézanne est monochrome. » Vous auriez pu dire polychrome et même polyphone. De l’oeil et de l’oreille! « Cézanne ne vient de personne:il se contente d’être Cézanne ! » Il y a erreur, sinon il ne serait le peintre qu’il est. Il n’est pas comme Loti sans avoir lu; il connaît Virgile; il a regardé Rembrandt et le Poussin avec compréhension.

(…)Plus loin notre cher critique, d’un ton de docteur, donne des conseils. »Prenez garde, dit-il à Carrière, un pas de plus et vous trébuchez dans l’obscurité. Nous vous aimions pourtant et nous vous admirions. Ce ne sont plus que des apparitions qu’il nous est presque impossible d’apercevoir »

Je ne sais et je n’ai pas besoin de savoir ce qui se passe en l’âme de Carrière. Son âme lui appartient. Peut-être que Carrière, fatigué de parler à des sourds, ne veut plus parler qu’à ses fidèles, leur disant: »Mettez le sceau sur ce que je vous dis . » Je serai de ceux-là.

A une exposition de Londres, un critique avisé écrivit: »Monsieur Degas nous paraît un bon élève de Nittis » Ne serat-ce pas cette manie qu’ont les hommes de lettres d’aller se chamailler devant les tribunaux pour l’idée première ? Et cette manie se communique aux peintres qui soignent leur originalité, comme les femmes leur beauté. Et puis c’est si commode de s’écrier: »Ah! Vous savez, Tartempion récolte le fruit de toutes mes recherches, il m’a volé et je n’ai plus rien. »

(…) Non, mille fois non, l’artiste ne naît pas tout d’une pièce. Qu’il apporte un nouveau maillon à la chaîne commencée, c’est déjà beaucoup.

(…)Je lis ce qui s’écrit. Lire dans les bois sauvages, ce n’est pas lire à Paris. Lisant de si loin, je fus étonné de ce que les gens de lettres refusèrent le Balzac de Rodin, statue que je n’ai pas vue et que je ne peux pas juger. Mais Rodin, sinon le plus grand sculpteur, au moins l’un des rares sculpteurs de notre époque, refusé par les gens de lettres! Cela m’effraye plus que la catastrophe de la Martinique. Rodin aurait-il oublié de consulter le critique pour faire la comparaison entre l’art littéraire et les arts plastiques?

(…) Qu’a voulu dire Delacroix quand il parle de la musique du tableau ? Ne vous y trompez pas, Bonnard, Vuillard, Sérusier, pour citer quelques jeunes, sont des musiciens, et soyez persuadés que la peinture colorée entre dans une phase musicale. Cézanne, pour citer un ancien, semble être un élève de César Franck; il joue du grand orgue constamment, ce qui me faisait dire qu’il était polyphone.

(…) Nos émotions, devant ou à la lecture d’une oeuvre d’art, tiennent à beaucoup de choses. (…) Le critique doit, s’il veut faire oeuvre véritable de critique, se méfier avant tout de lui-même, au lieu de chercher à se retrouver dans l’oeuvre. »

Avec les événements de la Révolution, l’art du XVIII ème siècle cessa de vivre. Puis les nombreuses années de destruction, les soldats, le fonctionnarisme. Il y a eu pendant toute une période un arrêt complet dans les arts; l’activité cérébrale allait ailleurs.

Je ne voudrais point médire des nouveaux grands seigneurs, généraux partis d’en bas qui constituent pour beaucoup la gloire française, mais il est évident que ces nouveaux grands seigneurs, la nation tout entière n’étaient sensibles qu’à la politique, qu’à la patrie. Napoléon 1er, qui passe pour avoir tout reconstitué, reconstitua l’art aussi sous forme de code. Ce n’est plus le peintre mais le professeur.

A ce système on y gagna des écoles bien tenues où figurait en statues de plâtre, David, tout comme nos présidents de la République dans les monuments publics. Ce n’est plus une langue, comme autrefois, dans chaque pays avec le souvenir des belles traditions, mais en quelque sorte un « volapük », formé avec des recettes. Ce fut une férule aussi. Rien ne fut négligé pour aller vite en besogne. Cours de dessin d’après l’antique, d’anatomie, de perspective, d’histoire, etc. Un langage unique.

Quand l’Etat s’en mêle, il fait bien les choses. De toutes parts, des professeurs brevetés donnant l’assurance du parfait, et d’une immense médiocrité. Ce volapuk qui se parle encore et fait loi ! Que faire avec une pareille langue, un jargon aussi infâme ? Commode pour les médiocres, il devait l’être, par contre, pour les hommes de génie un terrible tourment.

Entre autre, Delacroix, toujours en lutte avec l’école et son tempérament; comment marier ce dessin ignoble avec une aussi belle fiancée que la couleur qu’il entrevoyait ? De là cette sentence toujours prononcée à l’école des Beaux-Arts: « Delacroix est un grand coloriste mais il ne sait pas dessiner. »


« Racontars de rapin » de Paul Gauguin.

L’article est de 1902, il est envoyé au Mercure de France, mais il est refusé. Il paraîtra en 1951, sous ce titre donné par Mme Ségalen.

l’expo en images…

et  pour parler d’amour rien de mieux qu’une émission de france culture et un livre de Fabrice Midal.

« Et si de l’amour nous ne savions rien » chez  Albin Michel… justement j’y pensais avec notre ami Paul Gauguin.

toujours à l’écoute


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